La Tunisie gronde toujours, mais qui pour remplacer Ben Ali ?

Faute de relais suffisant dans la population, l’opposition ne devrait pas profiter du mouvement de protestation parti de Sidi Bouzid.

Plus de trois semaines après le début des émeutes et malgré le durcissement de la répression, les Tunisiens continuent à descendre dans la rue pour demander le départ de Ben Ali. Pourtant, les alternatives au régime actuel sont minces et ont du mal à se structurer.

En France depuis trois mois, Adel Ghazala suit les manifestations tunisiennes avec beaucoup d’attention. Cet activiste qui a demandé l’asile politique est pessimiste quand il s’agit d’évoquer l’après Ben Ali :

« Il n’y a pas d’alternative possible pour le moment. Cela va prendre des années pour mettre sur pied un projet politique porteur. »

« Les Tunisiens n’ont pas de culture politique du débat »

Pour expliquer cette impasse, Yanis -le prénom a été modifié-, universitaire tunisien, dénonce le verrouillage politique opéré par Ben Ali :

« Le régime a détruit tout espace de débat. Les Tunisiens n’ont pas de culture politique du débat, il est impossible de susciter un dialogue intellectuel d’où une personnalité et des idées nouvelles pourraient émerger. »

Selon Vincent Geisser, chercheur à l’Institut de recherche et d’études sur le monde arabe et musulman (Iremam) et spécialiste du Maghreb, le président tunisien a opéré un virage sécuritaire depuis le début des années 90 . Contrairement à ce qu’il avait promis, le système de parti unique (le Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD), héritier du Parti socialiste destourien d’Habib Bourguiba) n’a pas été remis en cause.

L’étau s’est progressivement resserré autour des organisations susceptibles de tenir tête au pouvoir en place. Le principal syndicat, l’Union générale du travail de Tunisie(l’UGTT), a ainsi été infiltré par le gouvernement. Selon Yanis, quelques sections régionales refusent encore de rallier le mouvement de protestation :

« Certains responsables de l’UGTT occupent des fonctions dans le parti unique, ils ne veulent pas se mouiller. »

Des partis d’oppositions officiels existent bien, mais n’emportent pas l’adhésion des Tunisiens. Un professeur tunisien précise :

« Ils ont été créés par le gouvernement afin de légitimer son action. C’est un simulacre de démocratie. »

Depuis le début des émeutes, cinq partis ont ainsi rejoint la position officielle dictée lors du discours de Ben Ali et selon laquelle les médias étrangers ont instrumentalisé la révolte partie de Sidi Bouzid.

Une opposition déconnectée de la réalité

Malgré ce blocage politique, des personnalités se démarquent. Parmi elles, Hamma Hammami, leader du parti communiste des ouvriers de Tunisie (PCOT). Déjà opposant sous Bourguiba, il a acquis une réputation d’homme honnête et constant dans sa lutte pour la démocratie.

Les membres de cette organisation, non autorisée par le pouvoir, sont obligés de vivre clandestinement. Un problème selon Marguerite Rollinde, membre de l’Institut Maghreb Méditerranée :

« Personne ne sait où Hammam Hammami se trouve. Même si ses idées sont intéressantes, il peine à être en lien direct avec la population tunisienne. »

Moncef Marzouki, ancien candidat à la présidentielle contre ben Ali, exilé politique en France depuis le début des années 2000, est aussi une des figures de l’opposition tunisienne. Fondateur du Congrès pour la République, il milite pour l’instauration d’une seconde république, le régime actuel se rapprochant selon lui davantage d’une monarchie.

S’il n’exclut pas d’être candidat à la présidentielle de 2014, il reconnaissait lors d’une conférence à Sciences-Po que le mouvement qu’il incarne ne représente pas une réelle menace pour le régime de Ben Ali :

« C’est à la jeunesse maintenant de sortir, c’est à elle d’organiser ce front de rupture [avec la dictature]. » (Voir la vidéo)

 

Le professeur tunisien, que j’ai interrogé, nuance cependant son influence :

« Il est très populaire parmi la diaspora qui l’apprécie pour sa combativité et la pertinence de son analyse, mais il n’est pas connu en Tunisie. »

Pour Vincent Geisser, une caractéristique commune empêche les deux hommes de percer :

« Ils font partie d’un cercle élitiste d’intellectuels en rupture avec le petit peuple tunisien, dont il n’a pas vu venir la colère. Le moteur des revendications actuelles provient vraiment de la base de la population. »

Le chercheur souligne que les émeutes, qui ne sont pas du tout organisées, reposent davantage sur une solidarité familiale et locale que sur un soutien politique de ces partis d’opposition, aussi indépendants soient-ils.

Ettajdid, le seul d’entre eux qui soit indépendant et toléré par le régime, partage ce même défaut. Marguerite Rollinde ajoute :

« Il ne pourra pas prendre le relais car ses dirigeants ont trop longtemps oscillé entre une position en claire opposition à Ben Ali et un soutien au président, pour faire front commun contre les islamistes. »

Les islamistes, une crainte réelle ?

Ces derniers inquiètent Yanis :

« Il existe à présent un terreau fertile pour les islamistes en Tunisie. Les habitants sont frustrés par la pauvreté et sont désormais nombreux à se tourner vers la religion. »

Les attaques contre les personnalités critiques envers la pression de l’islam se sont multipliées. Sawsen Mâalej, comédienne progressiste, a ainsi été victime d’unecampagne de dénigrement menée par le chanteur tunisien Psycho-M et très relayée sur Facebook, pour quelques blagues osées à la télévision.

La sénatrice Riadh Zghal, qui a émis l’idée que l’appel à la prière pouvait gêner les élèves des écoles situées à proximité des mosquées, a elle aussi été vivement critiquée. Certains détracteurs ont même demandé la déchéance de son statut de musulmane.

Pourtant, Rached Ghannouchi, leader historique des islamistes tunisiens, ne fait plus l’unanimité. Exilé à Londres, il a laissé derrière lui les partisans de son parti, Ennahada. Sévèrement opprimés par Ben Ali et libérés depuis peu, ils restent discrets et ne cherchent pas à prendre le contrôle du mouvement de revendication.

Vincent Geisser précise :

« Ghannouchi n’a aucune prise sur la population, les jeunes ne le connaissent pas. Au même titre que les autres partis d’opposition, il est dépassé par la réalité du terrain. »

Selon Yanis, l’alternative islamiste, possible sans être immédiate, sera plus radicale :

« Il s’agira d’un mouvement situé à la droite de Ghanouchi, qui n’acceptera pas de faire un compromis politique comme Ennahda a tenté pour intégrer le régime. »

Un remplaçant issu du parti unique, mais à la réputation intacte ?

Le vide politique qu’a créé Ben Ali ne donne pas beaucoup d’illusions aux Tunisiens : personne n’affirme que son régime s’effondrera dans une semaine ou dans un mois. Vincent Geisser appelle à encore plus de patience. Pour lui, le changement ne sera pas radical, et viendra davantage de l’intérieur :

« Des élites du parti de Ben Ali contestent de plus en plus la dictature. Une partie des cadres du parti est saine, il s’agit de haut fonctionnaires qui administrent le pays en dépit du régime autoritaire. »

Selon lui, il est possible que l’un d’entre eux succède au président actuel :

« Il faudrait un remplaçant issu du sérail, mais dont la réputation n’a pas été salie par des affaires de corruption. Un technicien qui engagerait des réformes économiques et politiques, pour ouvrir progressivement le paysage politique. »

Il s’agira forcément de quelqu’un de soutenu par la communauté internationale :

« Wikileaks a démontré l’implication des Etats-Unis, qui semblent chercher un successeur à Ben Ali, dont ils déplorent la corruption. »

En attendant, les émeutes continuent. En France, Adel Ghazal espère un changement, sans réellement y croire :

« Il ne suffit pas d’être opposant pour être un leader crédible et porter une alternative. »

Par Marie Kostrz

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5 réflexions au sujet de « La Tunisie gronde toujours, mais qui pour remplacer Ben Ali ? »

  1. Mmme Marie Kostrz, comme beaucoup de journalistes europeens , ecrit sur un sujet qu’elle n’a pas l’air de maitriser…elle rejette les vrais composantes de l’opposition en tunisie(POCT,PDP,CONGRES…) et nous sort la ritournelle des personalites issues du regime comme solution à 55 ans de dictature…je ne lui en veux pas, elle ne sait pas lire la langue arabe…je vais quand meme lui traduire les principaux slogans des manifestants (du nord au sud)
    « yoskot hizb eddoustour…yoskot jalled echaab » “a bas le RCD(parti au pouvoir)…a bas le tortionnaire du people”(slogan du POCT)
    « ettachgil estehkak..ya isabet essorrak » « l’emploi est un droit..bande de voleurs »
    « chogl…horria…karama watania » « emploi..liberte…dignité nationale » (slogan du POCT)
    « ettachgil mouch mzia…ya isabet trabelsia » « le travail n’est pas un cadeau…bande des trabelsi »
    Et j’en passe …la plupart des slogans ont trait aux droits politiques et veulent un changement complet,actuellement un dirigeant du POCT ,AMMAR AMROUSSIA est en prison pour avoir dirigé une manif. A GAFSA…ces composantes peinent à acceder au peuple car la repression violente empeche cela depuis 23 ans( l’exemple des evenements du bassin minier le prouvent)… que Mme Kostrz se rassure la vrai opposition n’est pas deconnectée de la realité…

  2. le parti a echoue tout autant que benali balayons tous ces ripoux,du sang neuf et propre,voila ce qu il nous faut

  3. Depuis quelques jours, le sud de la Méditerranée s’embrase, de la Tunisie à l’Algérie.

    Ces émeutes proviennent des distorsions graves dans la redistribution des richesses et le monopole du pouvoir, depuis plusieurs décennies, pour des clans uniques, ceux de Zine el.Abidine Ben Ali en Tunisie et d’Abdelaziz Bouteflika en Algérie.

    L’Algérie jouit d’une grosse rente pétrolière, mais connaît des émeutes de la faim.

    Le Maghreb présente ce paradoxe qu’il dispose de ressources naturelles (gaz, pétrole, agriculture) en grande quantité, mais que les bénéfices qui en découlent se voient dérobés par moins de 5% de la population, par les classes dirigeantes au pouvoir.

    Le Maroc et surtout l’Egypte sont à deux doigts d’exploser à leur tour.

    L’envol mondial des prix alimentaires se fait ressentir durement dans les pays du Maghreb: le prix du sucre, de la farine et des céréales a ainsi augmenté de 20 à 30%. Le kilo de sucre, a par exemple, doublé en quelques mois (passant de 70 dinars à 150 dinars), alors qu’un camionneur gagne environ 800 dinars par jour (soit moins de 10 francs suisses. La crise mondiale des matières premières trouve donc ses échos les plus spectaculaires aux portes de l’Europe.

    Puisse le peuple du Maghreb descendre dans la rue, marcher vers leur gouvernement, exiger la démission du pouvoir actuel, faire tomber la dictature politique et commerciale, instaurer un gouvernement démocratique à plusieurs partis, et proclamer l’établissement de la justice, du partage et de la liberté d’expression pour tous.

  4. Une journaliste tunisienne démasque une affaire de mœurs dans le gouvernement islamiste

    Publié le : 28 décembre 2012

    Le gouvernement islamiste tunisien est dans la tourmente depuis les révélations du mercredi 26 décembre 2012 d’une courageuse journaliste tunisienne, Olfa Riah (en photo) , mettant en cause un membre du gouvernement dans une affaire de malversations et d’adultère.

    Il s’agit, en effet, d’une affaire de malversations dans laquelle serait impliquée le ministre des Affaires étrangères tunisien, Rafik Abdessalem. Ce dernier est aussi l’époux de Soumaya Ghannouchi, la fille du leader du parti islamiste Ennahdha, Rached Ghannouchi.

    La blogueuse a publié des factures de séjours du ministre tunisien au Sheraton Hôtel à Tunis avec sa maîtresse. Ce papier est le résultat de deux mois d’investigation. Une investigation qui révèle plusieurs affaires qui justifient aujourd’hui, selon Olfa Riahi, l’ouverture d’une enquête officielle urgente contre lui.

    Elle accuse ce membre du gouvernement d’entretenir une relation extra-conjugale avec une «femme appartenant au corps paramédical d’un hôpital publique ». En plus elle l’accuse, documents à l’appui, de se faire payer des séjours personnels aux frais de son ministère et en passant d’autres factures au nom de l’ambassade de Tunisie en Éthiopie.

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    Elle a affirmé que « le ministre a des goûts bien prononcés pour le luxe, cela va du nom de l’établissement jusqu’au type de la chambre qu’il aurait occupée ».

    En outre, la journaliste Olfa Riahi a introduit les preuves en évoquant le parcours de ce ministre « polygame » affirmant qu’il ne doit son poste de ministre des Affaires étrangères qu’au simple lien de parenté qu’il a avec Rached Ghannouchi et que ses compétences n’ont eu absolument aucun impact sur sa nomination.

    Criant à la rumeur délétère qui cherche, à travers lui, à salir l’ensemble du gouvernement, Rafik Abdessalem nie tout en bloc, assurant que la femme en question n’est autre qu’une parente, quant à sa fréquentation assidue de l’hôtel Sheraton, elle s’explique, selon ses dires, par le fait qu’il n’a pas de maison personnelle, ni de logement de fonction à Tunis, et qu’il travaille souvent jusqu’à des heures indues.

    Dans l’attente d’une enquête, la blogueuse Olfa Riahi semble certaine de tout ce qu’elle avance et affirme que «d’autres affaires, encore plus graves, impliquant le Ministre seront révélées prochainement». Sur son profil Twitter elle poste ironiquement « J’attends la plainte pour diffamation ».

    N’en déplaise à certains, ces islamistes qui régent sur le gouvernement tunisien -et qui se présentent comme des personnes irréprochables – sont pires que le régime déchu de l’ancien Président tunisien Zine Abidine Ben Ali. L’ancien régime ne s’est jamais caché derrière la religion pour dilapider l’argent des contribuables.

    En effet, les dirigeants du mouvement islamiste d’Ennahdha à l’instar de Lotfi Zitoun (conseiller politique du Chef du Gouvernement ) ou Houcine Jaziri (secrétaire d’État à l’Immigration) ou Rafik Abdesselem, avaient toujours connu les quartiers chics de Londres, Paris et du Qatar. Ces derniers portent de beaux costumes, des montres d’horlogerie suisses si possibles et fréquentent les Palaces, les hôtels Sheraton, Hilton, Intercontinental.

    Il faut rappeler que Soumaya Ghannoushi, la fille du guide suprême de la Tunisie, qui est aussi la femme de ce ministre « polygame » portait aussi des montres Gucci, des lunettes de marque, des bagues en diamants, des foulards Yves St Laurent et autres objets de luxe qui valent des milliers d’ euros.

    Les Tunisiens qui voient leur pays sombrer dans un marasme économique, suite à des années de corruption, se demandent aujourd’hui si le budget de l’État supporte les plaisirs et le luxe que s’offrent les islamistes.

    Dans un pays civilisé, ce ministre devrait démissionner immédiatement et ne plus se montrer en public. Mais la plupart des responsables arabes n’ont pas d’honneur et ne connaissent pas les bonnes mœurs en se permettant tous les abus.
    Il y a pratiquement toujours pour les hommes politiques dans les pays musulmans un sentiment d’impunité réel ou imaginaire qui donne à celui qui l’éprouve l’impression d’être au dessus des lois communes. Ce sentiment d’impunité permet tous les dépassements, de l’atteinte à la personne d’autrui à celle aux biens publics que l’on traite comme des biens de famille.

    Tiens! Pourquoi ne serait-ce qu’une fois, un responsable musulman n’aurait-il pas le minimum de dignité en démissionnant à l’image des responsables politiques israéliens ? Il y a deux semaines, le ministre israélien des Affaires étrangères et vice-premier ministre, Avigdor Lieberman, a démissionné après avoir été accusé la veille d’abus de confiance. Marié et père de trois enfants, le chef d’ Israël Beytenou a quitté dignement son poste et renoncé immédiatement à son immunité parlementaire. Lui au moins, est extrêmement digne.

    Par contre cela ne risque sans doute pas de se passer en Tunisie post-révolutionnaire car cet État est actuellement gouverné par des islamistes se comportant comme des voyous d’une arrogance infinie.

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