En Tunisie : « On ira très loin pour défendre nos droits »

source

Parti de la région de Sidi Bouzid contre le chômage, le mouvement des étudiants gagne Tunis pour exprimer un ras-le-bol plus large.

La région de Sidi Bouzid, ici en rouge sur une carte de Tunisie (Wikimedia Commons).

Mohamed Bouazizi s’est immolé, Houcine Neji s’est jeté sur un pylône électrique et Lotsi Guadri a plongé dans un puits. En l’espace de dix jours, ces trois jeunes Tunisiens ont tenté de se donner la mort, épuisés par leur difficulté à vivre dans un pays où les débouchés professionnels se font rares.

Depuis le 17 décembre, les Tunisiens sont nombreux à descendre dans la rue pour manifester leur désarroi face au chômage qui les touche de plein fouet. Engagé par les jeunes diplômés de la région centrale de Sidi Bouzid, le mouvement a gagné Tunis le 25 décembre, où la répression policière s’est également intensifiée(Voir une vidéo publiée sur Facebook, et datée du 27 décembre)

Joint par téléphone mardi, un militant du mouvement d’opposition Byrsa, présent à Tunis, a affirmé que des personnes ont été arrêtées dans différents quartiers de la capitale. Des commerces ont été saccagés. A Sidi Bouzid, un civil a été tué par balle le 24 décembre après que la police a ouvert le feu.

Les manifestations sont très tendues, comme ici à Feriana, ville située près de la Libye. (Voir la vidéo)

« Les étudiants n’ont aucun débouché professionnel »

Professeur de civilisation américaine et sociologue à l’université de Caen, Taoufik Djelabi n’est pas surpris par la mobilisation croissante de la population. Cet enseignant tunisien, qui retourne chaque année dans son pays en tant que professeur invité, estime :

« C’était complétement prévisible. Les étudiants ont conscience qu’ils n’ont aucun débouché professionnel en Tunisie.

A chaque fois que je rentre en France, je reçois une multitude de demandes d’inscription de troisième cycle. »

En Tunisie, être diplômé n’est pas synonyme d’ascension sociale. Selon une étude réalisée par Carnegie Moyen Orient, les jeunes diplômés sont plus affectés par le chômage que la moyenne des Tunisiens : alors qu’il concerne 13,3% de la population, 21,1% des jeunes ayant obtenu une qualification sont sans emploi. Une situation que Taoufik Djebali s’explique facilement :

« Avant l’arrivé au pouvoir de Zine el-Abidine Ben Ali en 1987, le nombre de diplômés était très limité. Le Président a réformé le système universitaire : il est maintenant très facile d’obtenir un diplôme. »

Selon lui, la démocratisation n’est pas une mauvaise idée, mais rien n’a été fait pour garantir à ces étudiants un emploi à la fin de leurs études. Résultat : alors que la Tunisie est saluée pour son développement économique, les jeunes sont très touchés par le chômage.

Pour Meziane – le prénom a été modifié –, étudiant à l’université Manouba de Tunis, ce malaise n’est pas nouveau :

« Déjà en 2009, il est souvent arrivé que des étudiants protestent dans la faculté contre le manque de perspectives professionnelles. »

« Plus de liberté d’expression, moins de corruption »

Selim Ben Hassen a créé le « mouvement citoyen » Byrsa il y a un an. Ses membres participent aux manifestations. Pour lui, la tension n’est pas prête de redescendre :

« Les étudiants sont encore en vacances, mais lundi ils reprennent les cours. Je pense que les universités peuvent se soulever. »

Selon le chef de ce mouvement, les manifestations révèlent un malaise beaucoup plus profond. Jour après jour, les slogans scandés par les manifestants évoluent :

« Depuis vendredi, ils ont pris une teneur politique : ils demandent plus de liberté d’expression, moins de corruption, alors qu’avant il s’agissait juste de dénoncer le haut taux de chômage. »

D’autres bannières appellent le Président à ne pas se représenter en 2014, alors qu’il en a l’intention.

Interrogé par Rue89, Yanis – le prénom a été modifié –, étudiant à la faculté de droit de Tunis, confirme :

« Je manifeste parce qu’il y a une injustice : on n’a pas de quoi manger pendant que d’autres ont une vie de luxe. Ces gens-là [au pouvoir] nous obligent à nous taire et mettent en prison ceux qui veulent contester leur pouvoir.

Quand Ben Ali est venu en 1987, il a dit qu’il voulait mettre fin à la présidence à vie… Ça fait vingt-trois ans qu’il est là et il veut continuer.

Cette fois, on ne se taira pas. On ira très loin pour défendre nos droits. »

Depuis sa première victoire en 1987, Ben Ali a modifié la Constitution à plusieurs reprises, de manière à se maintenir à la tête du pays.

En 1998, il a fait passer un amendement autorisant les candidats à effectuer un troisième mandat. En 2002, un autre leur permet de briguer un mandat jusqu’à l’âge de 75 ans. Le Président prépare déjà sa réélection pour 2014.

« Les richesses du pays, monopolisées par la famille de Ben Ali »

Jour après jour, la composition des cortèges est à présent plus diversifiée. Taoufik Djebali informe que des avocats ont manifesté à Tunis et à Sidi Bouzid pour soutenir les chômeurs.

Premier problème selon le professeur : les fortes disparités économiques entre les différentes régions du pays, qui auraient pu être évitées :

« Depuis l’indépendance, les régions littorales ont reçu beaucoup plus d’investissements que celles de l’intérieur du pays.

Pour développer le tourisme, mais également car les deux présidents tunisiens, Bourguiba et Ben Ali, viennent de Monastir et de Sousse, en bord de mer. Ces régions ont été largement plus aidées que les autres. »

Selim Ben Hassen est plus direct :

« Les richesses du pays sont monopolisées par la famille du Président. Si vous souhaitez ouvrir la moindre petite boutique, il faut arroser d’argent le pouvoir pour qu’il vous laisse tranquille. Les Tunisiens en ont ras-le-bol. »

Le beau-frère du Ben Ali, Sakhr Materi, cristallise les frustrations des Tunisiens : propriétaire de la banque islamique Zitouna et de plusieurs concessions automobiles, il a également racheté le groupe de presse Dar Essabah, qui publie les deux principaux journaux du pays. En 2010, il a aussi acquis l’opérateur téléphonique Tunisiana.

Bientôt « le chaos » faute d’encadrement ?

Mais selon Taoufik Djebali, ces manifestations ne menacent pas le régime, installé au pouvoir depuis trop longtemps pour faire des concessions.

Le Président est sorti de son silence le 28 décembre pour s’exprimer publiquement à ce sujet, entourant ses déclarations d’une grande mise en scène, se rendant au chevet du jeune supplicié de Sidi Bouzid et recevant la mère de ce dernier.

Si Ben Ali assure que tout sera fait pour juguler le chômage, il n’est pas indulgent pour autant avec les manifestants. Il promet que « la loi sera appliquée durement » contre cette « minorité
d’extrémistes et d’agitateurs à la solde d’autrui et contre les
intérêts de leur pays [ayant] recours à la violence et aux troubles dans la
rue comme moyen d’expression. »

Taoufik Djebali redoute le durcissement de la mobilisation :

« Cela risque d’être le chaos car le mouvement n’est encadré par personne vu qu’il n’existe aucune véritable opposition politique en Tunisie. »

Le professeur a peur que cette contestation, qui arrive en plein vide politique, ne soit récupérée par les fondamentalistes. Al Jazeera a en effet diffusé le 28 décembre la réaction de Rached El Ghannouchi, chef historique du mouvement islamiste tunisien réfugié à Londres.

Publicités

5 réflexions au sujet de « En Tunisie : « On ira très loin pour défendre nos droits » »

  1. Où était Monsieur Tawfik Djebali pendant ses mouvements???qu’a t’il fait lui qui assure l’enseignement, et qui se rend régulièrement en Tunisie invité????
    Il habite en France, et sait pertinemment que le chômage touche toutes les couches de population dans un bon nombre de pays et que les jeunes diplômés en France ne sont pas mieux lotis. Le groupuscule qui manifeste ne sort pas par hasard manipulé par l’opposition l’effet de moutons de panurge en est le résultat et de pauvres victimes de cet engouement paient de leurs vies car à priori , ils ne sont aucunement concernés par les contestations. Quant Sélim Ben Hassen , ce nabot sorti du chapeau de paille des étudiants de sciences po, il y a à peine un an, veut être reconnu , car compte tenu de sa taille et de sa petite cervelle il n’a pas trouvé mieux avec des étudiants français, juifs etc.. de créer un mouvement de cinq personnes désoeuvrées et veut faire entendre une voix qui ne porte pas hat. Se prétendant héritier de feu le Zaim Bourguiba, dont il n’est pas digne, tant ses supercheries sont connues,en s’agitant il pense atteindre une place , hélas il se leurre totalement. Traitre il a été découvert, traitre il sera découvert.
    Les avancées de la Tunisie sont reconnues mondialement, le Président est un homme sage, il s’est déplacé lui même pour aller voir la victime qui s’est immolée par le feu. Il a parlé directement à la nation, a expliqué les projets de la Tunisie. La Tunisie n’est pas la brousse, il y a un gouvernement, des lois, des droits et une justice. On ne peut laisser les personnes divaguer, bruler des lieux sans intervenir, cf les voitures brulées en France, la police n’a pas laisser faire.. normal , réprimer ce qui est répréhensible..

  2. Personne ne renie les acquis infra-structurels et même sociaux de la Tunisie. Aucun Tunisien ne voudrait perdre ceci et tout tunisien qui se respecte devrait en témoigner de la gratitude envers le chef de l’état.

    Cependant personne ne renie aussi de l’autre côté que l’ensemble des libertés laissées au tunisien est presque réduit à néant: pas le droit d’exister si on est un parti non désiré de l’opposition, pas le droit de se rassembler ou de marcher pacifiquement, pas le droit de dire ce que l’on pense sur un blog etc.

    Pire encore certains droits fondamentaux sont tout simplement piétinés par les forces de l’ordre à travres ces brutes que l’état forme pour manger la chair de leurs propres concitoyens: torture, persécution, aggressions physiques et dieu sait quoi d’autre encore.

    La cerise sur le gâteau: l’entourage du sérail présidentiel qui non seulement demeure financièrement inrassasiable (ils ont mangé tout le secteur public tunisien !), mais qui ne sait même pas se tenir à l’écart des embrouilles: à l’image de si Imed Trabelsi ce marin d’eau douce converti en voleur de yacht de luxe !

    Franchement, pour moi jeune intellectuel tunisien il n’y a pas photo: si le président abstrait dans son dernier discours tout ce que je viens de résumer dans ce qui précède, alors de deux choses l’une, soit il est séquestré par sa belle-famille de mafieux soit c’est lui le padrino.
    Dans tous les cas son dernier discours aura signifié uniquement une chose pour moi: cette homme que j’ai vu pour la première fois du haut de mes 10 ans comme un héros sauveur de la Tunisie, ne peut hélas absolument rien pour ce pays aujourd’hui. Je dirais même plus que par son campement sur ses idées erronées et par ce vide (de gens intègres) qu’il a fini par créer autour de lui il en devient même le principal problème.

    Signé:

    Un Tunisien qui en a ras « la chéchia » !

  3. Bonjour,
    en tant que française j’ai connu la tunisie, pays paradisiaque pour les touristes mais aussi découvert un peu de la face cachée du pays. L’occasion de rencontrer des gens qui vivent dans la misère, autant matérielle que morale, privés de ressources mais aussi privés de l’accès à la culture et maintenus dans une grande ignorance. La loi du silence qui règnait entraînait des comportements déviants de dissimulation, dénonciation, d’hypocrisie et tout un cortège d’actes malhonnêtes. Le régime, s’il a appauvrit les gens financièrement et moralement, les a aussi pervertis dans leur comportement, les poussant à agir de façon malsaine. Je cite en exemple la prostitution féminine et masculine qu’à entraîné le développement du tourisme mais aussi les problèmes d’émigration et mariages blancs contractés avec des touristes européennes qui font de celles-ci de nombreuses victimes. Par la non intégration de ses jeunes, le régime à favorisé indirectement ce type de comportements, poussant les gens à inventer des stratégies démoniaques pour s’en sortir et aider leurs familles.
    « 1984 » de Georges Orwell, nous n’en sommes pas loin. 1789 aussi et j’aimerais que comme les statues du roi Louis XV et Louis XVI o, soient bientôt brûlées les innombrables photos du président Ben Ali
    qui polluent les magasins par obligation, les alentours de l’aéroport, et même les bords de mer à la frontière algérienne. Il est temps que ce pays retrouve des esprits et des corps saints dans une vraie démocratie et que cette vraie démocratie soit maintenant encouragée par mon pays la France qui n’a jamais condamné le régime dictatorial qui sévit pourtant si près de l’autre côté de la Méditerrannée. Quelle honte pour la patrie des droits de l’homme et du citoyen! Une révolution se fait rarement sans mort d’hommes et martyres mais ceux qui sont morts pour la démocratie et leur pays seront des héros, ces héros que la Tunisie attendait depuis longtemps.
    Alors, même si c’est plus facile à dire en étant en France, courage! courage à nos amis tunisiens pour ce qui les attends au nom de la Liberté. Nul doute aussi que pas mal d’hommes du petit peuple qui servent depuis des années ce dictateur et qui sont humiliés au quotidien seront utiles à l’issue de ce qui s’annonce comme la Révolution Tunisienne.

  4. Il n’y a rien à attendre de celui qui prend comme pseudo 1881, ce nostalgique d’une période révolue fait mieux de se taire. Je ne suis pas économiste mais je dois dire que l’idée de l’état employeur appartient au passé dans un marché totalement libéral. La Tunisie a réalisé une réelle percée en matière d’éducation et du savoir, c’est faux de dire que les diplômes sont plus faciles à obtenir qu’avant 1987. La réalité est que le système éducatif s’est beaucoup amélioré, les universités sont décentralisées, donc proche des étudiants qui travaillent mieux et plus longtemps et les bonnes conditions sont à la portée de tout le monde. Quant à la valeur de nos diplômes, elles n’ont rien à envier à ceux des grandes écoles renommées.
    Sur le plan social, les observateurs internationaux indépendants sont unanimes quant à la juste répartition des richesses entre les régions, bien sûr la Tunisie à encore beaucoup à faire, mais l’important c’est qu’elle est sur le bon chemin qui assure une équité parfaite entre les couches sociales. L’esprit solidaire aidant, le pays se développe tout azimut de par une infrastructure moderne et une formation adéquate en phase avec le marché du travail d’une main d’œuvre jeune et prompt au labeur.
    Les choix du Président Ben Ali ont fait leurs preuves, les réussites dans tous les domaines sont là pour en témoigner.
    Le Président lui même a toujours dit; nous avons fait beaucoup et ce qui nous attend est encore plus important.
    La Tunisie avance avec beaucoup d’espoir et sans aucun auto satisfecit, en dépit d’un sol pauvre en richesses naturelles, mais générateur d’hommes et de femmes courageux qui donnent au pays avec abnégation.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s