En Tunisie, enrôlé de force dans l’armée… à 14 ans !

Mercredi 8 décembre, le fils de Taoufik Ben Brik, a été interpellé sur le chemin de l’école. Les policiers d’élite lui ont ordonné de se présenter au même endroit ce jeudi, pour l’envoyer au service militaire. Il a 14 ans.

L’enfant aime marcher. Il se lève avant l’heure pour ne jamais rater sa marche. « Tu es de ceux qui marchent », dira de lui Berthold Brecht de son vivant. Et croyez-moi, elle n’est pas aisée. Du tout. Le chemin est tortueux, parsemé de pente raide et de descentes vertigineuses. Le trottoir est envahi de baraques et de terrasses. Pas de place pour l’enfant piéton. Ni l’adulte, d’ailleurs. L’enfant marche, on roule sans skate-board, avec des voitures qui roulent en sens inverse.

Nous sommes sur le boulevard Hédi Nouira, une artère commerçante de trois kilomètres, la plus longue d’Afrique. Et, la plus laide. Parce que nouveau riche.

Pour l’enfant, c’est un écran géant, où il se délecte des pièges de la rue et de la bêtise des automobilistes, comme si c’était un jeu de Nintendo. Il doit déjouer avec sa manette virtuelle, un à un, les épreuves, pour passer au stade supérieur. Avec ses espadrilles Converse blanches et étoilées, sa surchemise avec capuchon, il se croyait un chevalier Jedi, Obiwan Kenobe, la cape sur le dos et son sabre laser brandi, chassant les seigneurs Sith. En plein God of War.

En bas, tout près du collège, il ralentit et passe au mode écolier. Il pense qu’il n’est qu’un collégien (fini la récréation des martiens) et que son sac à dos est empli de 20kg de fournitures scolaires.

Aujourd’hui, il a un examen de maths. Il aime ça. Ça lui rappelle le Sodoku. Il ne va pas s’en priver pour arracher son 20/20. Comme toujours. Il tient ça de la famille. Tous des Algébristes. Et, philosophes. Mais, le voilà bloqué dans son jeu. Subitement. Il n’a pas prévu la matérialisation de l’ennemi. Du méchant. D Dark Vador, l’apprenti de Palpatine.

A vingt mètres de l’arrivée au collège, au cœur de la cité, ici la mosquée, là le poste de police, non loin le marché municipal, quelque part le fleuriste, et deux policiers en uniformes d’élites sur un gros motocross, les aigles noirs surgissent comme par jeu d’une lucarne réelle et  le braquent :

-« holà…genre qui-va-là, où halte !

L’enfant s’arrête et laisse son pied gauche en suspend pour ne pas le mettre dans une flaque dégueulasse. Un chien vient de marquer son territoire.

–         Tes papiers…

–         Je n’ai que 14 ans. Ce n’est pas obligatoire à mon âge.

–         Comment tu t’appelles ?

–         Ali.

–         Ton père ?

–         Taoufik Ben Brik.

–         Qu’est-ce qu’il fait dans la  vie ?

–         Poète.

–         Et quoi encore ?

–         Ecrivain.

–         Et encore ?

–         Journaliste.

–         Journaliste, hein… Tu viens avec nous à la caserne, on va te tondre le crane et tu vas passer ton service militaire.

–         Je suis encore jeune…

–         Et alors…

L’ennemi se met à l’écart et crachote des grognements dans son Talkie-walkie puis se retourne vers le gosse :

–         Demain, tu viendras ici, à la même place, près du marchand des quatre saisons et tu nous suivras à la caserne. D’accord. (On se croirait en Chine).

–         D’accord, dit l’enfant. Il pensait avoir déjoué le traquenard. Or, il ne sait pas qu’il est dedans jusqu’au cou. Dedans la menace. De  retour, il raconte son aventure (mésaventure). On sait que rien ne sera comme avant. Ben Ali passe au stade fatidique : nous faire choisir entre l’ouled (les enfants) et le bled (le pays) ? Mais, il ne sait pas que nous n’avons d’autre pays, patrie que nos enfants.

Ma  femme, la mère d’Ali, hors d’elle, comme une mère-gorille téléphone au 71742911

–         Allo, la présidence ? passez-moi Ezzine. Dites à Ben Ali que ses enfants à lui sont épargnés, les miens doivent passer le service militaire à quatorze ans. Mais l’histoire retiendra qui de nos enfants survivra à l’ignominie et qui sera marqué par la honte au front.

Taoufik Ben Brik

 

NB : La femme de Taoufik Ben Brik s’est rendue mercredi à la poste pour envoyer un télégramme à la présidence de la République tunisienne et au ministère de l’Intérieur. Sur place, le réseau était en panne… Du jamais vu selon le postier. Un peu plus tard, elle s’est rendue au commissariat local pour déposer une plainte. Le policier a tout d’abord semblé accepter qu’elle porte plainte, tout en arguant que les policiers d’élite devaient rester sur une place fixe, non loin du commissariat. Mais une fois ses supérieurs contactés, il a tout bonnement refusé de prendre la plainte, arguant cette fois que les aigles noirs n’existent tout simplement plus.

 

 

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