Démocratie et classe moyenne

Prof. Taoufik BACHROUCH

Taoufik BachrouchCertains se font la gorge chaude de notre classe moyenne, non sans raison. D’autres s’en félicitent, abusivement. Alors que nulle étude sérieuse du phénomène de stratification sociale n’a été tentée pour l’établir avec précision. Un observatoire vraiment indépendant des inégalités nous fait toujours défaut. La notion reste malaisée à cerner, étant liée qu’elle est aux différences de salaires, de revenus, de patrimoine, de prestige et d’instruction, selon les ménages et les niveaux de vie ; elle pâtit de surcroît d’une manipulation politicienne. Alors notion sociologique ou slogan politique, à défaut d’être une réalité objective ?

Lorsque la Cour des Comptes a épinglé l’INS, pour le caractère parfois défaillant de son outillage statistique, cela n’a fait que confirmer nos soupçons. Nos statistiques inspireraient un sentiment de défiance ? La suspicion qui pèse sur ses données y incline. Le risque est de nous induire en erreur, sans que nous soyons à même d’y répondre à armes égales. Un économiste qui garde mon estime m’a dit un jour qu’une statistique favorable au régime, il faut la diviser par deux pour rester dans le vrai. Toutefois nous sommes contraints d’en tenir compte/

L’on prête, depuis Montety, à notre classe moyenne le fait d’avoir été le fer de lance du Destour sous le Protectorat, pour s’être d’abords interposée entre les prépondérants et le peuple ; et de s’être épanouie ensuite sous les Trente glorieuses, au terme du processus de tunisification des compétences, de la libéralisation de l’économie et de délocalisation de nos chômeurs outre mer. Elle donna lieu à un noyau de petite « bourgeoisie », devenue dominante à terme, décalquée sur le modèle français, dans un contexte de sous développement endémique, et sur fond de culture franco-arabe discutable, parce que utilitaire sans plus. Alors même que l’ancienne classe supérieure de type beylical était reléguée au second plan, parfois injustement, victime de félonie qu’on lui prêta bien volontiers. L’Etat national a pris dès lors appui sur la nouvelle classe émergente, des entrailles de laquelle sortira, au fil du temps, la future classe supérieure d’aujourd’hui. Qu’en est-il advenu sous l’ombre tutélaire de la démocratie restreinte ?

Un rapport de force est en train de s’inverser au profit du capital. La classe moyenne en fera à terme les frais. En butte à la crise de l’école et de l’emploi, et exposée à l’érosion de son pouvoir d’achat, sans projet mobilisateur majeur, elle s’interroge présentement sur son destin. Signe de la détérioration de sa condition, elle a tendance à vivre, non sans peine, bien au dessus de ses moyens, comme si elle ne se résigne pas au déclassement qui la ronge. Elle tente de défendre, au plan symbolique, sa position sociale, en se comportant tant bien que mal comme ceux d’en haut et d’ailleurs. Mais la précarisation salariale qui l’entache la place actuellement dans un état mal assuré. Une redistribution des cartes sociales est aujourd’hui à l’œuvre sur fond de mondialisation. Le diagnostic doit reposer bien entendu sur des études de cas, car les difficultés ne sont pas uniformes au sein de ce large éventail d’agrégat social. Il nous en manque une courbe de Lorenz. Celle que, à ma connaissance, l’INS n’a pas cru devoir nous produire. Notre Institut estime pourtant que la classe moyenne se situe dans une fourchette de dépenses annuelles comprises entre 400 et 585 dinars par personne (2005). Les moyennes finissent donc à ce train par ne plus rien dire.

L’ascension sociale par l’éducation qui l’a faite s’est aujourd’hui grippée, quoique diversement, ce qui perturbe son procès de renouvellement à l’identique. Les diplômes se sont dépréciés comme le dinar glisse et l’emploi ne se prête plus à la demande de leurs détenteurs. Alors même que nombreux sont les nouveaux riches qui ne doivent leur réussite sociale, pour une large part, ni au travail ou au mérite, mais plutôt aux chemins de traverse, pour ne pas dire autre chose. Pour eux, il suffit de se saisir de quelques affaires juteuses et de s’y prendre en conséquence. Il n’y a pas mieux que d’observer, par contraste, les taux élevés de chômage, de divorce, de célibat et de dénatalité pour mesurer l’ampleur du malaise qui règne et la portée de la fracture sociale qui est à l’oeuvre. L’inégale répartition des valeurs gratifiantes est au coeur aujourd’hui de la question sociale. Echouer dans les études n’est plus un drame, au contraire, ce peut-être une chance inestimable, pour ceux qui savent l’attraper au vol, sans scrupules, à la faveur d’un coup de pouce par ci ou de quelque coup d’audace par là. A nous deux Tunis, mais différemment de ce qu’autrefois avait pu lancer un certain Julien. Les élites de services paraissent comme désarmées ; elles ont tendance à se replier comme par dépit sur leurs positions acquises. Elles sont victimes de leur ramollissement, voire de leur abaissement.

Rien d’étonnant à ce que la tension qui en découle demeure stérile. Elle n’est pas dirigée contre le Capital, et encore moins contre l’Etat ou la Corruption. Le système D et les « «épaules » se muent en planches de salut. La crainte de l’Etat bloque : on ne bouge plus. Le recours au trafic d’influence soulage : mais tout le monde n’y a pas accès, d’où l’injustice qui l’entache. Et les multiples oppositions sont incapables de cristalliser les frustrations à l’œuvre : pourtant ce sera l’affaire du siècle. Il leur manque un chef au miroir duquel elles se mirent. Sans un chef solide, un programme commun, une orientation d’avenir et une volonté commune d’aboutir, un rêve en somme, point de salut. A contester sans risque, on s’oppose en rampant. A réclamer sans péril on se satisfait sans gloire.

Le pourcentage de 80% de détenteurs de logements qu’on lui prête et dont on a fait un thème de campagne politique, est improbable. Il existe en Tunisie 2 500 830 logements (2004). La catégorie dâr ‘arbî et houch représente 54,3% (il eut fallu les dissocier n’étant pas de même nature). Celle des villas représente 38%. Celle des appartements constitue 6,9%. La catégorie des logements modestes (notion vague) fait 0,8%. Le secteur moderne d’habitation ne réunit que 44,9% des logements recensés. Les villas reviendraient-elles alors aux classes supérieures et les appartements, maisons arabes et houchs aux classes moyennes ? A noter l’existence de 5% de logements secondaires et de 10,4% de logements inoccupés. Les logements habités ne comptent plus que 84,6% de l’ensemble des logements. Il a été recensé 31% d’habitations rurales et 69% d’habitations urbaines. Où est la classe moyenne dans tout cela, puisque la ventilation n’a pas tenu compte des critères sociaux ? Un houch est-il l’équivalent d’une dar-arbi pour les ranger dans une catégorie unique ? Les différences sociales entre la ruralité et l’urbanité, entre le houch, la maison arabe, la villa et l’appartement ont été gommées par les statisticiens. On y a logé 80% des ménages, comme si à chaque ménage devait correspondre impérativement un logement. Allez dire aux habitants des médinas de Tunisie sur lesquelles j’ai travaillé qu’ils appartiennent majoritairement à la classe moyenne. Nos statisticiens ont fait l’impasse sur la paupérisation en cours. Le pays compte par ailleurs 2.185.839 ousars/ménages contre 2.500.830 logements/maskans (un rapport de 87% effectivement, arrondi à 80 % pour faire bonne mesure). Le nombre des locataires n’est pas mentionné. Celui des propriétaires possédant plus d’une maison non plus. Le compte n’y est pas. Alors on fabule gaillardement.

Les laudateurs de la classe moyenne ont fait, sur la foi d’un toit quelle que soit sa qualité, et d’un revenu quel que soit son niveau, une formation fourre tout, qui gomme les disparités en son sein. L’idée de moyennisation socio-économique est discutable à la base ; elle est source malentendus à la limite. Une moyenne ne veut plus rien dire en la matière, à elle seule. Entre un ignorant et un savant où placer le curseur de la moyenne ? La classe moyenne se définit aussi par ses rêves et ses fantasmes, l’aspiration en somme à la belle vie, vent debout, sans en posséder ni la culture ni les moyens ni le raffinement. Se définit-elle par sa capacité à dépenser ? Lorsque 20% des nantis se réservent 47,3% de la masse des dépenses totales par personne et par an (2006), la réponse coule de source. Il ne reste plus que l’autre moitié pour les 80% restants (y compris 2,3 % pour ce qu est du décile le plus bas). Foin de calculs compliqués et opaques. La classe moyenne serait constituée de ceux qui forment 77% de la population et à laquelle reviennent 50% des dépenses restantes. Le critère des dépenses n’est pas rentable politiquement parlant, puisque le montant des dépenses de 80% des ménages équivaut à celui des 20% restants. La population qui consomme le plus n’est pas celle que l’on croit.

Par ailleurs le salaire brut moyen (2006) est évalué dans la Fonction Publique (323.230 individus) à 831 dinars par mois. Ceux qui touchent plus que 800 dinars y comptent quelque 49,5%. Ceux qui reçoivent entre 500 et 800 dinars se chiffrent à 32% ; sont-ce ceux-là qui constituent la classe moyenne des ronds de cuir. Ceux qui gagnent moins de 500 dinars représentent 17%. Servi en net, il faut compter quelque 20% en moins. Rien à voir avec le salaire d’un footballeur en vue ou de tous ceux qui se livrent à l’évasion fiscale.

Un smigard (225 à 260 dinars par mois, un peu plus depuis les dernières augmentations) en occuperait-il la strate inférieure, alors que le seuil improbable de pauvreté est estimé officiellement à quelque 31 dinars près par mois ou un peu plus. La classe moyenne serait-t-elle constituée (cf. Insee France) de l’ensemble de ceux dont les revenus salariaux mensuels (et non pas les niveaux de dépenses) se situent entre une fois et demi le SMIG et deux fois et demi, soit pour ce qui nous concerne, entre 337/390 dinars et 560/ 650 dinars (y compris les charges). Allez dire à ceux-là qu’ils jouissent aujourd’hui d’un statut de classe moyenne, surtout dans les grandes villes. Ceux-là ne sont-ils pas déjà à plaindre en termes de pouvoir d’achat, par les multiples inflations qui courent (5% nous dit-on)? La fourchette de 300 à 700 dinars ne fait plus une classe moyenne, dénuée de sens qu’elle est (37% de la Fonction publique en brut) : ce plateau de revenus n’autorise plus un minimum de bien-être décent, mais conduit à des fins de mois bien difficiles et à de l’endettement endémique dont les médias commencent à parler. La paupérisation est en train de bouleverser l’édifice social de la classe moyenne que l’Etat Providence a laissé en héritage. Surtout quand avec un salaire d’un peu plus de mille dinars, on est rangé parfois abusivement dans la strate inférieure la classe supérieure. Et avec un salaire mensuel de 36 dinars, on verse dans la pauvreté.

Mais voila que désormais, signe des temps, l’accès un à un logement social Foprolos est subordonné à un salaire compris entre 1 et 5 fois le smig selon l’étendue de la surface bâtie de 50 à 100m². Ce qui revient à dire que les catégories sociales gagnant un salaire mensuel compris entre 225 et 1300 dinars sont éligibles au même titre à l’acquisition de logements sociaux individuels, parce que leurs membres éprouvent des difficultés particulières, en raison de leur inaptitudes à briguer une ville comme leurs devanciers. Rappelons que le logement social est destiné à des personnes à revenus fixes et qui ne peuvent se loger sur le marché libre de l’immobilier. On glisse du bidonville à la cité ouvrière, puis de celle-ci à la cité populaire et de celle-ci au logement social pour cadres supérieurs en mal de logement stable. C’est la nouvelle fourchette de ceux qui, de l’ouvrier basique au cadre supérieur doté d’une voiture de service (avec 400 litres d’essence et une poignée de jetons), n’arrivent plus à se loger sur le marché libre de l’immobilier, celui dont les offres de prix varient aux dernières estimations de 1.400 à 2.400 dinars le m2. Le social gagne les cadres en faveur desquels je propose la création d’un 27-27. La strate inférieure de la classe supérieure commencerait-elle pour de bon à partir de 1300 dinars ? C’est encore discutable. Le pouvoir d’achat est au coeur du problème. Les transferts sociaux deviennent insuffisants, un baume sur une jambe de bois.

Des pans entiers de la classe moyenne sont en butte à leur déclassement de fait. Les Fripes qui inondent le pays lui servent pour le moment de cache misère vestimentaire et d’identité de classe par emprunt et sans traçabilité. Là aussi les prix s’envolent, alors que les meilleures pièces s’envolent pour l’Europe. La classe moyenne n’est plus alors qu’une illusion, un phantasme de politiciens intellectuellement peu regardants; elle est à repenser, car source d’artifices et de manipulations. C’est un fait cependant que le fossé qui la sépare de celle des riches s’élargit.

Ce faisant la fracture qui est à l’œuvre, en son sein, affecte différemment les salariés et les tenants des professions libérales. Les premiers constitueront bientôt la véritable classe moyenne, faite de salariés, de fonctionnaires, de cadres, d’enseignants, d’ingénieurs et de retraités, en équilibre toujours instable, car incapables de résister au glissement de leur pouvoir d’achat, parce que émargeant à un budget de l’Etat peu enclin à des augmentations conséquentes. Et les autres, ceux des services et du commerce, dont la hausse des revenus profite de l’inflation et du gonflement de leurs chiffres d’affaires, et qui ont tendance à se surclasser. Ce clivage finira par disloquer ce groupement entre riches de plus en plus riches et précaires de plus en plus précaires. Le problème réside dans la hausse des inégalités en termes de revenus et de pouvoir d’achat, ce qui menace de suite, croyons-nous, le capital humain du savoir et de la culture à une dépérissement rampant. Il faut en faire partie pour s’en rendre compte. Le basculement qui s’opère est à l’avantage des indépendants qui mènent rondement leurs affaires, derrière les figures de proue de la société capitalo-financière locale et aux dépens des serviteurs de l’Etat, dont le moment de gloire tend à se décliner au passé. Le pays ne manque plus d’argent. Cependant c’est sa répartition équitable qui pose problème. L’assiette dévolue aux serviteurs de l’Etat ne les contente plus, d’où la tentation de la corruption que la rumeur publique chuchote (voyez le classement du pays à cet égard). La classe moyenne serait en voie de fissuration, ne pouvant accéder confortablement et également à la consommation de masse.

En fait on s’est servi d’un abus statistique comme d’un habile camouflage tendant à affubler une démocratie politique imparfaite d’une démocratie sociale présumée. L’illusion d’optique qui en résulte serait politiquement payante, mais socialement pénalisante. Le syndicalisme peut faire alors de la figuration, ayant perdu sa raison d’être, les frictions sociales n’étant plus reconnues dans les faits. L’ennemi n’est plus le colonialisme, ni le socialisme, ni le libéralisme, ni l’autoritarisme, ni même l’intégrisme, le despotisme ou la mondialisation. Il n’y a plus d’ennemi de classe visible, identifié et reconnu comme tel. Le jeu des intérêts ne se développe pas librement. Par le mythe et le leurre on camoufle les dures réalités du vécu. La bulle sociale peut être payante. Mais elle court les risques de toutes les autres bulles.

Il en résulte qu’aujourd’hui le potentiel d’intégration, défavorable pour les uns et avantageux pour d’autres, ne fonctionne plus à souhait pour tous comme sous l’Etat Providence globalement. Le hiatus qui se creuse entre le potentiel économique et la dynamique démographique fera bientôt éclater la bulle de la classe moyenne. Les salariés en seront les victimes désignées, pour avoir perdu leur puissance motrice. D’autant que la mondialisation agit en fait comme les Etats coloniaux du XIXe siècle, mais en y mettant les formes, cette fois. Déjà pointe, dans son sillage, une nouvelle mouture de classe compradore en devenir dont les intérêts prolongeront les siens et qui est en passe de s’affirmer comme la véritable classe supérieure sous bannière étrangère. La demande mondialiste ne corroborera pas la demande sociale. Prestige, autorité, revenu, influence et pouvoir constitueront bientôt une rémunération correspondant à une certaine demande de la mondialisation. Le pouvoir est sommé à terme de s’y conformer. Nous en avions eu un avant goût avec les scandales qui ont précédé l’établissement du Protectorat. Eternel recommencement ! Eternelle incurie !

source : : « Mouwatinoun » organe du FDTL N° 133 juin 2010 publié par http://www.tunisiawatch.com/?p=2555

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