Les limites du modèle tunisien (source : jeune afrique)

Le pays semble tenir le choc face à la récession mondiale. Le chômage des jeunes et la baisse des investissements sont toutefois deux signaux inquiétants.

La Tunisie se porte comme un charme. Cette année, la pluie a été au rendez-vous et les agriculteurs se frottent les mains. Les touristes algériens ont remplacé les Européens et les hôteliers ont poussé un soupir de soulagement. Les primes à la casse de Paris, Berlin et Rome ont fait repartir à la hausse la production des pièces détachées pour l’automobile, domaine dans lequel Tunis excelle avec ses salaires trois fois inférieurs aux rémunérations européennes.

La crise ne pointe guère son nez, et la fameuse classe moyenne qui compose 80 % de la population tunisienne sacrifie allègrement aux délices de la société de consommation. Les supermarchés sont pleins, la circulation est intense. On se bouscule sur l’artère principale de la capitale, l’avenue Habib-Bourguiba, mais aussi dans les lieux branchés des Berges du Lac.

Abondance, joie de vivre, pari sur le futur : jamais la Tunisie n’a mieux mérité de figurer parmi les pays émergents, catégorie enviée car composée de champions lancés à la poursuite du peloton de tête des pays industrialisés.

C’est vrai, la plupart des feux sont au vert. Le Fonds monétaire international (FMI) le dit dans son rapport de juin 2009 : « La Tunisie jouit d’une position relativement favorable pour faire face à la crise mondiale. » Ses réserves de change sont « confortables », l’inflation ramenée à 3,3 % et l’endettement public à 47,5 % du produit intérieur brut.

Elle ne connaîtra pas la récession, même si son potentiel de croissance de 5 % par an pourrait tomber à 1 % ou 2 % en 2009, selon certains experts qui contredisent les projections du FMI (voir infographies). L’indice boursier Tunindex a progressé de plus de 40 % depuis le mois de janvier.

La Banque mondiale le confirme par la voix de son représentant résident Ndiamé Diop : « C’est une économie qui se porte plutôt bien, dit-il, même mieux que ce qui avait été anticipé. » Les impôts rentrent sans problème (+ 9,5 % au cours des sept premiers mois de 2009). Le taux de chômage semble stoppé à 14 %.

« Doing Business », le classement de la Banque mondiale pour la facilité des affaires, place une fois de plus la Tunisie dans le peloton de tête des pays africains et lui fait gagner quatre places, à la 69e des 183 pays passés en revue. La Banque centrale laisse astucieusement filer la monnaie de quelques pour cent chaque année afin de préserver la compétitivité des produits nationaux.

Menaces sur les banques ?

Mais un observateur tunisien privilégié et qui se veut anonyme pense que le pays aurait tort de se croire immunisé contre la crise. « Les sphères officielles nous disent que nos banques sont à l’abri parce qu’elles n’ont pas commis les folies de leurs consœurs occidentales. C’est vrai… parce que le dinar n’est pas convertible. » Mais il ajoute : « Nous serons affectés tout de même, non via nos banques comme en Europe et aux États-Unis, mais par le ralentissement économique venu du Nord qui fragilisera nos établissements financiers obligés de provisionner et de ralentir leurs activités d’ici à la fin de l’année. »

Norbert de Guillebon, administrateur-délégué de la Compagnie générale des salines de Tunisie et président de la section des conseillers du commerce extérieur de la France en Tunisie, est optimiste après avoir fait un tour d’horizon de la situation des entreprises françaises dans le pays. « Elles rembauchent dans l’équipement automobile, confirme-t-il. Le textile a fait sa mue après la crise de la fin des quotas européens d’importations et amélioré sa valeur ajoutée tout comme son recours à la haute technologie. En plus, les produits tunisiens se trouvent à deux jours de mer de l’Europe quand les produits textiles bon marché chinois mettent un mois pour y parvenir. L’arrivée du pôle aéronautique d’Airbus a été obtenue grâce à une meilleure compétitivité salariale (30 % de mieux qu’au Maroc) et grâce à la bonne formation et aux capacités d’adaptation des Tunisiens. »

« Les procédures s’améliorent en douane ; les kilomètres d’autoroute se multiplient vers Sfax ou vers l’Algérie, poursuit-il. La paix sociale est garantie par les fameuses conventions triennales que nous négocions pendant des mois avec le syndicat UGTT [Union générale tunisienne du travail]. » Les deux seuls vrais points noirs, selon Guillebon, sont les télécommunications et le coût du transport maritime.

Ce tableau colle avec les statistiques qui décrivent un pays en voie de décollage économique. Le père de l’Indépendance, Habib Bourguiba, a légué à son peuple un système éducatif généralisé qui a permis d’alphabétiser les quatre cinquièmes de la population. L’électricité arrive partout et l’eau presque partout. Avec une espérance de vie de 74,8 ans et deux enfants en moyenne par femme, le plus petit des pays du Maghreb ressemble de plus en plus aux vieux et riches pays de la rive nord de la Méditerranée.

Quand, par malheur, les foules se mettent en colère, comme à Gafsa, dans le Sud, au début de l’année 2008, parce que le chômage et le favoritisme y ont formé un mélange détonnant, le pouvoir réagit au quart de tour. Certes, des protestataires ont été envoyés en prison et pour longtemps, mais infrastructures, subventions et projets d’implantations d’entreprises ont germé à toute vitesse dans la région afin d’éteindre l’incendie en apportant à la population de quoi se sentir moins pauvre et moins oubliée.

Autant l’on trouve pléthore de témoins pour vanter les bienfaits de cette économie où il fait bon vivre, consommer et entreprendre, autant l’anonymat est systématiquement requis par les interlocuteurs qui mettent le doigt sur les défauts du système et les souffrances qui en résultent. Devant ce phénomène, on se demande parfois comment les responsables peuvent piloter un pays où certains écrans de contrôle semblent avoir été désactivés pour n’effrayer personne !

Les seules critiques qui s’expriment à visage découvert proviennent d’horizons connus – le syndicalisme et l’opposition politique –, que le pouvoir peut aisément contourner.

Abdeljelil Bédoui enseignait l’économie à l’université ; il est conseiller chargé des études à l’UGTT et pointe, au-delà des statistiques – « pas mauvaises », reconnaît-il –, les causes de l’inquiétude sourde qui taraude les Tunisiens : « Ils ont un PIB par tête de 3 210 dollars [3 800 dollars selon le FMI] que l’on peut juger élevé, souligne-t-il, mais ils n’ont plus de repères, les valeurs de solidarité ayant été supplantées par l’individualisme et la logique marchande. Le travail, le savoir et le mérite ont cédé le pas au clientélisme, aux lobbies et au piston. Nous étions une société de juste milieu et de modération et voilà que nous assistons à des enrichissements rapides et scandaleux. La propriété privée n’est plus respectée. Notre apparente opulence est assise sur un dumping social, puisque les Tunisiens participaient, en 1990, à leurs dépenses de santé pour 37 % et qu’aujourd’hui les familles doivent prendre en charge la moitié de ces dépenses. On dit que notre pouvoir d’achat progresse, mais uniquement parce qu’il est calculé à partir d’un panier de prix qui date de 1990 et qui ne tient pas compte de l’irruption de l’ordinateur, de la voiture et du téléphone portable dans la vie des ménages. Certes, l’endettement de ceux-ci soutient l’activité, mais il a atteint un niveau dangereux. Les Tunisiens sentent ces dérives et cela nourrit leurs angoisses. »

La plaie de la Tunisie, c’est le chômage de ses jeunes diplômés. Des statistiques officieuses parlent d’un taux situé entre 30 % et 35 %. 25 000 diplômés d’avant 2005 seraient toujours à la recherche d’un premier emploi, ce qui est impressionnant pour un pays qui a conduit pendant cinquante ans une politique exemplaire en matière d’éducation et où la quasi-totalité d’une classe d’âge est scolarisée dans le primaire. Les quelque 350 000 jeunes en cours d’études supérieures peuvent se faire du souci pour leur entrée dans la vie active. Pourquoi cette impasse ?

La première explication est comparable à ce que l’on entend en Europe : le système éducatif baisserait en qualité. « Tous les tests (TIMSS, Unesco, Pisa) qui mesurent les acquis des élèves placent la Tunisie en queue de peloton, loin derrière la Corée du Sud par exemple, et même la Jordanie », explique Mahmoud Ben Romdhane, professeur d’université émérite et membre du mouvement d’opposition Ettajdid.

Deuxième explication : le système éducatif ne serait pas adapté aux besoins des entreprises. La Banque mondiale le pense en partie : « Le gouvernement a prévu de s’impliquer sur ce sujet au cours du XIIe Plan, souligne Ndiamé Diop, son représentant. Par exemple, le secteur bancaire crée chaque année entre 200 et 300 emplois, ce qui n’est même pas le dixième du nombre annuel des diplômés en finances ! »

Un spécialiste du chômage dans le Bassin méditerranéen, qui demande l’anonymat, enfonce le clou : « Nos entreprises sont trop petites et spécialisées dans le textile pas cher ou dans la sous-traitance, qui ne nécessitent pas une main-d’œuvre de haut niveau comme celle que produit l’enseignement supérieur. »

Troisième explication : la croissance tunisienne est trop faible. De l’avis général, l’augmentation du PIB de 5 % sur une longue période est insuffisante pour absorber les nouveaux diplômés. Pour ce faire, il manque deux points de croissance à la Tunisie, un véritable plafond de verre auquel se heurte le pays depuis des années.

Pratiques parasitaires

Les experts se grattent surtout la tête pour comprendre pourquoi l’investissement domestique figure aux abonnés absents, car c’est lui qui pourrait à la fois améliorer la productivité du pays, donc sa compétitivité, et accélérer la croissance. Les uns jugent que l’attrait de la spéculation immobilière empêche de précieux capitaux de s’investir dans l’industrie, les services et les technologies de pointe. D’autres pensent que l’entreprise tunisienne n’est pas assez attractive. « Le handicap historique qui l’accable est sa structure de capital familial très fermée qui aggrave sa faible exposition à l’international, juge Wassel Madani, directeur associé à Tunis de l’agence Fitch basée à Londres. Dans un rapport publié le 17 septembre, Fitch parle d’une gouvernance « immature, en dépit de plusieurs réformes institutionnelles et d’une solide croissance durant une décade ».

Elle critique l’habitude prise par bien des entrepreneurs tunisiens de fragmenter leur société en un réseau opaque de PME, afin de profiter de subventions et de réductions d’impôt. La transparence n’y trouve pas son compte et les investisseurs éventuels non plus.

L’explication culturelle a ses partisans. « Nous avons toujours vécu dans une logique de parcimonie qui a été l’une de nos forces, affirme Hassan Zargouni, directeur du bureau d’études économiques et statistiques Sigma Conseil. Aujourd’hui, cela se change en handicap, car lorsque la Turquie pense ses investissements de façon offensive pour desservir 450 millions d’Européens, mais aussi les pays arabes, nous, nous déclarons investir pour protéger nos positions sur notre marché. Cette mentalité défensive ne permet pas de faire progresser le niveau de vie, et l’arrimage à l’Union européenne est quasiment impossible au rythme actuel. »

Enfin, beaucoup estiment que les pratiques parasitaires tendent à se répandre et qu’elles amputent la croissance annuelle de ces deux fameux points manquants. Ce qui réduit automatiquement l’offre d’emplois. « Notre taux d’investissement est tombé de sa moyenne historique de 26,2 % à 23,5 % du PIB aujourd’hui, parce qu’il n’y a plus chez nous de chefs d’entreprise schumpétériens, par définition audacieux, commente Mahmoud Ben Romdhane, mais une bourgeoisie frustrée qui redoute de miser de gros investissements parce que sa réussite pourrait susciter des convoitises. Corruption et prédation nous coûtent des points de croissance et des dizaines de milliers d’emplois. »

Esprit d’entreprise contrarié

Un chef d’entreprise qui requiert l’anonymat : « Cela devient très compliqué à gérer pour nous. Les liaisons avec la sphère politique sont vivement conseillées pour développer ses activités, dénonce-t-il. Il faut miser sur le bon cheval ! Sans oublier que les règles élémentaires des affaires et du droit de propriété ne pèsent pas lourd : il suffit à certains d’un coup de téléphone pour fixer un prix très bas pour racheter des actions – et/ou faire nommer un dirigeant – d’une entreprise totalement privée dans laquelle ils ne sont rien et ne possèdent rien. » Il estime que le taux d’investissement est tombé, de ce fait, à 18 %.

« Cela fait peur ! » estime un entrepreneur. Or, quand les chefs d’entreprise ont peur, ils sont beaucoup moins entreprenants, et les salariés trinquent.

Dans une Tunisie bien pilotée en termes macroéconomiques, ce mal-être semble dû, selon l’ironie douce-amère d’un autre patron, « à l’absence de signaux de transparence et d’équité », autrement dit à la gouvernance globale. Les soins qui doivent lui être prodigués ne relèvent donc ni des plans ni des budgets, mais de la politique au sens noble du terme.

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